Le ventre loué.
Ou comment l'exploitation des corps des femmes pauvres est devenue un "choix".
Quand j’ai commencé à m’intéresser à la GPA, ce n’était pas dans une bibliothèque universitaire ni pendant un grand débat philosophique. C’était à quatre heures du mat', dans mon lit, incapable de dormir, après avoir regardé pendant quarante minutes une vidéo expliquant comment tailler un bonsaï alors que je n’ai même pas de plante verte.
L’insomnie est un état étrange. Le cerveau devient une brocante. On y trouve des recettes qu’on ne fera jamais, des statistiques absurdes, des peurs existentielles et parfois, au détour d’un reportage regardé trop tard, une question qui refuse ensuite de vous lâcher.
Moi, cette question est arrivée avec un documentaire sur des femmes indiennes payées une misère pour porter les enfants de couples occidentaux.
Je me souviens très bien de ce moment précis : j’étais assise avec mon bol de granola, encore à moitié endormie, et je me suis demandée à quel moment exact on avait commencé à appeler “progrès” le fait de louer le corps des femmes racisées et pauvres.
Avant qu’on me saute à la gorge, je précise : je ne parle pas ici de la cousine qui porte ponctuellement l’enfant de sa sœur par pure bonté d’âme. Celle-là, honnêtement, laissez-la tranquille. Je parle de l’autre GPA. La GPA des agences aux sites web beige minimaliste. Celle des contrats PDF de quinze pages. Celle des cliniques privées avec des slogans du type “making dreams come true” . *regards caméra*
Celle qui transforme la grossesse en prestation.
Celle qui générait déjà 28,47 milliards de dollars en 2024 et qui devrait atteindre 195,75 milliards d’ici 2033.
Et vraiment, je veux qu’on prenne une seconde pour réaliser ce que ça signifie. Presque 200 milliards de dollars générés par des femmes suffisamment précaires pour accepter de mettre leur corps à disposition pendant neuf mois. Dit comme ça, ça ressemble beaucoup moins à un progrès humaniste et beaucoup plus à une dystopie écrite par quelqu’un qui aurait fait HEC.
Voilà le truc : vous verrez jamais une femme riche, être mère porteuse.
Jamais.
Pourquoi ? Parce qu’une femme riche n’a pas besoin de louer son utérus pour survivre. Elle peut payer quelqu’un d’autre pour prendre les risques physiques à sa place.
Voilà le cœur du problème.
On parle souvent de “liberté de choix” autour de la GPA. Mais je trouve qu’on oublie de poser une question extrêmement simple : à quoi ressemble un “choix” quand ton frigo est vide ? Quand ton choix se situe entre porter le bébé d’un couple américain ou ne pas pouvoir payer les études de tes propres enfants…
Les études montrent que le marché de la GPA recrute majoritairement des femmes vulnérables économiquement, souvent racisées. Honnêtement, ça ne devrait surprendre personne. Le capitalisme a toujours eu un flair incroyable pour repérer les corps qu’il pouvait exploiter.
Il existe deux formes de GPA : traditionnelle, lorsque la mère porteuse est également la mère génétique (cette pratique est marginale) et gestationnelle, lorsque la mère porteuse n’a aucun lien génétique avec l’enfant.
Ça me fascine toujours un peu de voir à quel point notre époque adore transformer les choses les plus physiques, les plus organiques, les plus viscérales possibles en services premium.
On a des applis pour tracker les cycles menstruels avec une interface rose pâle. Des influenceuses qui parlent de fertilité comme d’un programme d’optimisation personnelle. Alors forcément, louer des ventres finit presque par sembler logique dans ce monde-là.
En Inde, avant l’interdiction de la GPA commerciale en 2021, certaines femmes recevaient environ 2800 euros pour une grossesse complète.
2800 euros.
Le prix d’un canapé un peu design dans un appartement parisien. Le prix de certains sacs de luxe. Le prix que des gens dépensent pour “se reconnecter à eux-mêmes” dans des retraites yoga à Bali. Sauf que là, on parle d’une grossesse.
Le rapporteur spécial de l’ONU dénonce une « utilisation directe et exploitatrice des fonctions reproductives du corps d’une femme » . Il parle d’exploitation, pas de « coopération ». Et je trouve ça intéressant qu’il utilise le mot exploitation, parce que tout le débat autour de la GPA consiste justement à éviter ce mot-là.
On préfère parler :
de générosité,
de solidarité,
d’amour,
de projet parental.
Mais derrière ces mots très doux, il y a parfois des contrats qui interdisent aux femmes de quitter le territoire pendant leur grossesse. Des restrictions sur l’avortement. Des suivis médicaux ultra intrusifs. Des corps qui deviennent temporairement des espaces administrés par d’autres personnes.
En Colombie, certaines recruteuses chercheraient leurs candidates “dans la rue, aux portes des écoles, dans les centres commerciaux”. On ne recrute pas sur LinkedIn pour ce genre de marché. Non. Non. Non. On va chercher les femmes là où le besoin d’argent rend le refus beaucoup plus compliqué.
Une ancienne mère porteuse indienne, Ruby, a fait plusieurs grossesses pour financer l’éducation de ses fils. Ensuite, elle a été rejetée par sa famille. Là encore, je trouve qu’il y a quelque chose de profondément révélateur dans notre manière collective de fonctionner : tout le monde célèbre le “miracle” tant que le corps des femmes reste utile.
Après ? Silence.
On montre les bébés. Jamais les douleurs chroniques. Jamais les corps détruits ( prééclampsie sévère, et parfois la perte d’organes reproductifs ). Jamais les dépressions post-partum. Jamais les femmes qui enchaînent les grossesses parce qu’elles n’ont plus d’autre moyen de survivre.
Le Centre for Social Research estime qu’au moins 75 % des mères porteuses indiennes sont rejetées par leur entourage.
Mais ce qui me dérange surtout, c’est le deux poids deux mesures féministe autour de cette question.
Parce qu’on est nombreuses à dénoncer, à juste titre, l’exploitation des corps des femmes dans l’industrie du sexe, dans le mannequinat, dans certaines formes de travail domestique. Mais dès qu’on parle de GPA, soudainement le mot exploitation devient tabou. Comme si le fait qu’il y ait un bébé au bout du processus rendait automatiquement tout plus moral. Personnellement, je n’y arrive pas.
Je n’arrive pas à voir comme totalement émancipateur un système où des couples riches occidentaux ( majoritairement blancs ) traversent des frontières pour accéder aux fonctions reproductives de femmes plus pauvres qu’eux. Au fond, je crois que ce qui me met le plus mal à l’aise, c’est la logique marchande qui finit par contaminer des choses qui devraient justement échapper au marché.
Le rapporteur spécial de l’ONU alerte : la GPA commerciale « sape la dignité et les droits des femmes » et constitue « une forme de violence à leur égard » . Pourtant, ce rapport a été critiqué par certaines féministes libérales, qui y voient une atteinte à la « liberté de choix ».
Oui, des GPA « choisies » existent. Mais elles sont l’exception. En faisant de l’exception la règle, on rend la violence structurelle invisible.
Un soir, y a des années quand je traînais encore sur Twitter ( à l'époque où c'était juste déprimant, pas fasciste ), j'étais tombée sur une histoire qui m'avait glacée le sang.
Une mère porteuse aux États-Unis avait accepté de porter l'enfant d'un couple. Tout se passait bien. Grossesse normale, suivi régulier, tout allait bien. Sauf qu'à un moment, pendant la grossesse, la mère d'intention tombe enceinte naturellement. De jumeaux.
Vous voyez où je veux en venir ?
Le couple disparaît. Plus d'appels, plus de messages. Plus rien. Ils ont eu ce qu'ils voulaient : des jumeaux biologiques. Alors l'enfant de la mère porteuse, ils n'en avaient plus rien à faire.
La mère porteuse finit par élever cet enfant pendant onze ans.
Puis les jumeaux meurent dans un incendie.
Et soudain, le couple réapparaît pour réclamer la garde.
Onze ans plus tard.
Je me souviens avoir regardé mon écran avec cette sensation très spécifique qu’on ressent parfois sur internet : celle de voir quelque chose d’absolument monstrueux raconté avec le ton banal d’un fait divers.
Dans les commentaires, les gens étaient furax :
« Ils ont traité cet enfant comme une sauvegarde. »
Honnêtement, je crois que cette phrase résume une partie du problème. Quand un corps devient un service, tout finit lentement par ressembler à une transaction. Même les enfants. Même les femmes. Même les grossesses.
Pendant que des femmes précaires en Inde ou en Colombie ou au Congo portent des enfants pour quelques milliers d'euros, certaines stars hollywoodiennes, elles, ont fait de la GPA une pratique presque standardisée.
Kim Kardashian, Paris Hilton, Rebel Wilson, Priyanka Chopra, Meghan Trainor, Ricky Martin, Elton John ou encore Gabrielle Union ( bref la liste est looooongue… ) : tous ont eu recours à des mères porteuses ces dernières années. Ce n'est pas un hasard si on connaît le prénom de leurs enfants, mais rarement le nom de la femme qui les a portés.
Ils appellent ça "une aide précieuse", "un parcours magnifique", "la chance d'agrandir la famille". Pourtant, ils participent à la normalisation d'un système qui repose sur l'invisibilisation des femmes qui portent ces bébés.
Il y a un autre point que je veux aborder, parce qu'il me semble essentiel. Personne n'a le droit d'avoir un enfant. Personne. C'est un désir, pas un droit. Et c'est parce qu'on a transformé le désir en droit qu'on a fini par justifier n'importe quoi.
Si tu ne peux pas avoir d'enfant, tu ne peux pas avoir d'enfant. C'est triste, c'est douloureux, c'est injuste. Mais ça ne justifie pas qu'une femme pauvre vende son ventre, sa santé, sa vie parfois. Ton désir, aussi puissant soit-il, ne vaut pas plus que son intégrité physique.
Je sais que ce sujet est complexe. Je sais aussi qu’il existe des GPA faites dans des contextes sincères, familiaux, consentis, aimants.
Mais je pense aussi qu’on utilise souvent ces exceptions émotionnelles pour éviter de regarder la structure globale. Et la structure globale raconte autre chose : des agences, des milliards, des contrats, des frontières, des femmes précaires, et des corps transformés en ressources.
« Et l’adoption ? »
Oui, mais l’adoption peut aussi être problématique : des enfants arrachés à leur culture, à leur langue, à leur histoire. Des filières où les pays riches pompent les enfants des pays pauvres. C'est parfois mieux, c'est parfois pire. Mais c'est pas la solution magique.
Peut-être que le vrai progrès commencerait justement quand on arrêterait de croire que tout désir humain mérite forcément une solution marchande. Parce qu’à partir du moment où le corps des femmes les plus vulnérables devient une ressource économique pour soulager les souffrances des plus privilégiés, on n’est plus vraiment dans la liberté, mais dans un marché. Puis derrière les grands discours sur la liberté, ce sont toujours les mêmes corps qu’on finit par solliciter. Toujours. Ceux qu'on peut payer. Ceux qu'on peut abuser. Ceux qu'on peut jeter. Ceux qui n'ont pas les moyens de dire non.
*** Ce texte, je l'ai écrit à 4h du matin, évidemment. Mon toubib va encore me tuer. Mais au moins, cette fois, j'avais un truc à dire.



Merci de partager votre point de vue ici. J'ai des amis d'amis gays qui se sont lancés dans un parcours GPA avec le Canada, où la pratique est autorisée. Je confirme que c'est un business, ils y ont laissé des sommes affolantes. Entre fausse couche, embryon mort-né etc., l'enfant n'est toujours pas né. Votre texte me permet d'affiner ma pensée sur le sujet, et surtout, je pense qu'il pose LA question fondamentale, celle de notre époque : tout désir doit-il être satisfait ? Je n'y réponds pas ici, je me note ça pour plus tard...
J’avais hâte de lire ton point de vue sur ce sujet ! Je me souviens que c’était le premier vrai sujet que j’ai abordé pendant mes études de droit. La question du point de vue juridique était de savoir si on devait reconnaître la filiation d’un couple qui avait eu recours à une GPA à l’étranger en contournant l’interdiction du droit français. Tout le débat portait sur les pauvres parents qui ne seraient pas reconnu comme parents pour l’enfant né d’une GPA, et on occultait complètement la question éthique de la pratique même. Ça a été mon premier exemple d’une liste qui n’a fait que se rallonger depuis de « comment les privilégiés contournent le droit pour leur propre intérêt ».
Mais comme tu l’as si bien dit, les pro-GPA ont réussi à transformer la narration en faisant de ce désir d’enfant un droit naturel, humain, au delà même des restrictions juridiques qui existent actuellement ..